Merci beaucoup, Monsieur le Président, de nous recevoir chez vous, dans votre résidence à Cocody. Le 1er tour des élections présidentielles aura lieu le 29 novembre de cette année. Allez-vous tenir ce calendrier pour cette fois ? Ce n’est pas à moi qu’il faut poser la question, madame. Dans les Institutions ivoiriennes, il y a la Commission Electorale Indépendante (CEI) dont le Président se trouve être M. Beugré Mambé. Donc tout ce que je peux vous dire sur les élections vient de lui. Nous allons travailler ensemble, le Premier Ministre, la CEI et moi-même. Je pense qu’on va tenir la date. Vous savez, ce qui est important dans cette élection, c’est que la guerre a été déclenchée avec comme une des raisons essentielles, le fait qu’une partie des Ivoiriens ne sont pas identifiés, qu’ils ne sont pas considérés comme Ivoiriens, qu’ils n’ont pas de papiers. Donc, nous avons pris une entreprise étrangère, la SAGEM, pour identifier tout le monde. On ne peut pas faire des élections si les Ivoiriens ne sont pas identifiés. Puisque cela a été une des causes de la guerre. C’est pourquoi c’est lent, c’est lourd. Après avoir fait une partie de l’identification, et calculé tout le temps qu’il faut, nous pensons que la date du 29 novembre peut être tenue.
Les élections étaient censées avoir lieu l’année dernière, en novembre 2008,elles n’ont pu avoir lieu. Qu’est-ce qui a changé depuis l’année dernière ? C’est que nous avons beaucoup avancé. Quand on fixait la date de novembre 2008, on n’avait pas même pas encore enregistré un million d’Ivoiriens. Aujourd’hui, nous avons enregistré plus de 6,5 millions d’Ivoiriens.
Donc, le recensement a bien progressé ? Le recensement a bien progressé. Mais, comme on n’identifie pas tout le monde, on recense uniquement ceux qui ont 16 ans et plus, parce que ne prennent part au vote que ceux qui ont 18 ans et plus. Nous pensons que le temps qui reste, c’est-à-dire 6 mois, est suffisant pour faire le reste du travail.
Est-ce que vous faites confiance aux procédures de recensement ? Est-ce que ce sont les Ivoiriens qui sont recensés parmi ces 6 millions d’électeurs ou est-ce que vous envisageriez de contester, par exemple, la nationalité de certains des électeurs inscrits ? Mais bien sûr. La spécificité de cette identification, c’est qu’on dit que tous ceux qui seront inscrits sur les listes électorales et qui vont prendre part au vote, seront considérés comme Ivoiriens. Ils vont donc avoir automatiquement leur carte d’identité nationale. C’est pourquoi, une procédure prévoit qu’après l’identification brute, il va y avoir une phase que la CEI a déterminée comme devant durer 6 semaines ou 2 mois, pour faire les croisements avec les fichiers historiques pour débusquer ceux qui ne sont pas Ivoiriens et qui se sont faufilés sur les listes. Donc, tout est prévu.
Il y aura donc des contestations sur la nationalité de certains, ce qui va encore retarder beaucoup de choses…
Le temps pour cela est prévu. Les décrets ont été signés pour que les Juges soient installés partout, que les Tribunaux soient ouverts. Nous attendons que le Garde des Sceaux redéploie les Gardes pénitentiaires, etc. On rentre dans une vie normale, dans des coopérations normales réglées de façon normale, devant les juridictions normales. Nous avons calculé tout cela, c’est pourquoi nous avons placé les élections assez loin, pour que nous ayons le temps de tout faire et que sorte une liste fiable.
La réunification du pays n’est pas encore terminée, les ‘’Com’zones’’, les Chefs locaux issus des clans rebelles, doivent passer le pouvoir aux Préfets. Il y a eu la passation de pouvoirs justement à Bouaké ; quelle est la signification de ce qui s’est passé à Bouaké, M. le Président de la République ? Est-ce que c’est significatif ?
Bien entendu. Il y a eu toutes les passations de pouvoir hier. Il y a 10 Com’zones. Au lieu de faire 10 Régions, on a fait une fois et ils sont tous là. Le Ministre de l’Intérieur va maintenant parcourir les différents Départements pour installer physiquement les Préfets. C’est important, c’est pour montrer qu’il n’y a plus de problèmes politiques sur ce débat. Il n’y a pas de débat politique. Les problèmes qui peuvent exister sont des débats techniques et pratiques, à savoir quel Préfet de quel Département n’a pas encore ses bureaux et son logement prêts. Mais, sur le fond, il n’y a plus de problèmes.
Il faut encore désarmer les ‘’Com’zones’’, qu’est-ce que vous allez leur donner en échange ? Ce ne sont pas les ‘’Com’zones’’ qu’il faut désarmer. Ce sont les anciens Combattants qu’il faut désarmer.
Qu’est-ce que vous allez leur proposer en échange ? Vous allez les enrôler dans l’armée, leur proposer de l’argent, qu’est-ce qu’ils vont obtenir en échange ? Il faut lire l’Accord complémentaire 4 de l’Accord de Ouagadougou. Tout y est. Tout le monde ne pourra pas entrer dans l’armée parce que tout le monde ne remplit pas les critères pour y entrer. C’est évident. Tout le monde ne devient pas Gendarme. Tout le monde ne devient pas Policier. Il y a beaucoup qui vont retourner à la vie civile, ils ont déjà commencé, mais on ne le dit pas assez. Sur les 10 ‘’Com’zones’’, il y en a qui ont déjà commencé à créer leurs entreprises, à travailler. Nous avons donc moins de pression. Pour les autres qui sont plus nombreux, c’est-à-dire les ex-combattants, l’accord prévoit qu’on doit les encaserner dans quatre sites : Bouaké, Man, Séguéla, Korhogo. On doit commencer d’ici deux ou trois semaines, à faire cette opération et c’est à ce moment qu’on parle de désarmement. Tout Combattant qui rentre dans un camp dépose son arme avant d’y entrer.
Et vous pensez que c’est réaliste avant novembre ? Oui, l’accord a été signé d’accord partie…
Entre signer un accord et le rendre effectif, il y a une différence…
Oui, mais cette fois-ci, nous tenons le bon bout.
Si tout le monde ne dépose pas les armes, les élections auront-elles lieu ? Je pense que les élections auront lieu parce qu’ils auront déposé les armes.
Serez-vous candidat à ces élections ? J’ai beaucoup d’admiration pour vous et pour France 24, mais ce n’est pas comme cela que je vais annoncer que je suis candidat ou pas. Pour le moment, je suis Président de la République, je m’occupe de faire la réunification du pays. Je m’occupe de faire le désarmement. Je m’occupe de faire avancer les choses de la paix. Une fois que j’aurai fini et que ces choses seront bien avancées, je m’exprimerai sur ce qui vous occupe.
Si vous vous présentiez, est-ce que vous vous soumettriez au verdict des urnes ? Mais sinon cela veut dire quoi de se présenter à des élections ? Si on ne se soumet pas au verdict des urnes, qu’est ce que cela veut dire ?
Vous accepteriez un combat démocratique ? Qu’est- ce que cela veut dire madame ? Je suis un enfant des élections. Je n’ai jamais été nommé à un poste, contrairement à beaucoup d’autres en Côte d’Ivoire. Tout ce que j’ai, je le dois à mes batailles électorales. J’ai été Député. J’ai été élu Président de la République. Je n’ai jamais été nommé, donc, je n’ai jamais eu un coup de pouce de quelqu’un d’autre pour occuper une position. Toutes les positions que j’ ai occupées, je les ai conquises par des élections.
Monsieur le Président, votre mandat s’est interrompu en 2005… Non, madame. La Constitution de Côte d’Ivoire que nous appliquons n’a pas dit cela. La Constitution de Côte d’Ivoire dit qu’en cas de difficultés graves ; division du pays en deux par exemple et c’est écrit dans la constitution, rendant impossible la tenue des élections, le Président de la République discute avec le Conseil constitutionnel. Il s’adresse à la Nation et il reste au pouvoir. L’article 38 de la Constitution. Donc, il ne faut pas dire que mon mandat est interrompu en 2005. C’était le terme normal s’il n’y avait pas de difficultés. La Constitution prévoit qui doit exercer le mandat présidentiel. C’est le Président en place, c’est moi. Donc, je ne fais rien d’anticonstitutionnel. D’accord, mais il est temps que les élections aient lieu ?
L.G. : Ah oui, mais pour moi-même. Parce qu’il faut qu’il y ait renouvellement d’une légitimité et qu’on forme un Gouvernement solide, uni et qu’on cesse de former un gouvernement d’union. Donc nous souhaitons tout cela.
Est-ce que vous pensez qu’il peut y avoir un retour à la violence ? En ce moment-ci, je crois que c’est exclu. Mais on ne sait jamais. Il y a des violences qui arrivent sans qu’on ne les ait prévues. Mais, pour la Côte d’Ivoire et pour la sortie de crise que nous sommes en train d’appliquer, je ne crois pas qu’elle puisse être interrompue par la violence.
Le Ministre de la Coopération française était ici il n’y a pas longtemps. Et cela fait 3 ministres français qui sont venus ici, en Côte d’Ivoire, depuis l’avènement de Nicolas Sarkozy au pouvoir. Comment qualifiez-vous aujourd’hui les relations entre la Côte d’Ivoire et la France ?
Elles sont meilleures qu’au temps de Jacques Chirac.
Est-ce qu’on va vers une sorte de réchauffement de ces relations ? Oui, mais je dis qu’elles sont meilleures. Elles ne sont pas que meilleures, c'est-à-dire que meilleur n’est pas seulement un adjectif. Mais je le disais à l’un de vos collèges, depuis que Chirac est parti, je dors d’un sommeil profond et je me réveille tranquillement. Sans penser que la nuit, on peut attiser des militaires à droite et à gauche. On se comporte maintenant comme deux Etats civilisés.
C’est une page nouvelle? Oui, c’est une page en tout cas nouvelle par rapport à ce qui était.